ABSTRACTION


ABSTRACTION
ABSTRACTION

ABSTRACTI

Terme qui renvoie à tout au moins quatre significations, à la fois indépendantes les unes des autres et pourtant reliées par un jeu de correspondances profondes.

Un sens premier du mot abstraction est le suivant: négliger toutes les circonstances environnant un acte, ne pas tenir compte des accidents d’une substance, ne pas s’arrêter aux particularités d’un être. Il s’agit pour la pensée de faire effort pour se détourner de toute considération concrète: les circonstances, les motifs, les contextes, etc., bref de s’extraire de la relativité constitutive de l’expérience et des «questions de fait». L’abstraction est un retrait de l’attention par rapport aux faits afin de dégager une nature constante, une valeur, un sujet, une forme. C’est l’attitude opératoire qui devrait permettre à l’esprit scientifique de déterminer expérimentalement un ensemble de rapports constants entre des faits pour en abstraire inductivement une loi. En ce premier sens, il s’agit de l’abstraction par simplification , d’une remontée au principe de la mise à l’écart d’une réalité trop complexe pour être pensée de façon unitaire dans sa diversité. Ainsi entendue, l’abstraction est une opération préalable et nécessaire à toute idéation .

À ce premier sens, un deuxième est très lié, au point qu’ils sont souvent confondus. Il s’agit cette fois de remonter d’éléments (aussi complexes soient-ils) vers des propriétés plus générales. Par exemple, on considérera les triangles rectangles, isocèles, équilatéraux pour tenter de dégager les propriétés communes des triangles. Comme l’écrivent Arnauld et Nicole à propos de cet exemple: «Je me forme une idée qui peut représenter toute sorte de triangles» (Logique de Port-Royal , I, 5). Ce type d’abstraction par généralisation est une opération mentale nécessaire à la dynamique de la conceptualisation . Elle se fonde sur la structure même de la logique des classes et les propriétés opératoires du langage humain.

C’est l’évidence rationnelle et logique de l’abstraction qui sera elle-même critiquée à travers une troisième signification du terme. Il s’agit d’une opération cognitive présente en toute activité psychique. L’abstraction désigne ici le processus mental qui consiste, en partant d’un donné quelconque (physique, émotionnel, conceptuel, pathologique, etc.), à isoler un trait spécifique quelconque, une détermination considérée en elle-même. La spécificité de cette forme d’abstraction réside dans le fait d’isoler de toute intégralité ou globalité de l’objet un aspect fragmentaire, local. Ainsi, par exemple, l’aspect blanc de cette page, sans tenir compte de l’aspect rectangulaire de sa forme, ou de l’aspect de son grain, de celui de sa surface (lisse, cornée, froissée, etc.), bref de toute autre détermination. Ou bien encore le symptôme «avoir mal à la tête» peut être abstrait d’une totalité pathologique, et soigné sans tenir compte des autres symptômes. Il s’agit cette fois de l’abstraction par sélection , opération nécessaire et propédeutique à toute classification . Cette forme d’abstraction entraîne un appauvrissement du réel. Ainsi par exemple l’acte d’abstraction qui est à la base de la science galiléenne. Il a consisté à isoler un trait du mouvement des corps: le changement de lieu (en exclusion de tout autre aspect qualitatif du mouvement). Cette abstraction permettra la quantification du mouvement physique. Mais est-elle encore pertinente lorsqu’elle est étendue aux mouvements vitaux ou psychiques? L’abstraction par sélection est de vocation réductrice. Elle tend à réduire toute particularité à un trait différentiel, toute singularité à un jeu de déterminismes circonstanciels, tout individu à un élément dans un ordre, toute totalité à une somme de parties.

Il existe enfin une quatrième signification du terme abstraction. Elle désigne le processus mental de schématisation qui permet une modélisation d’un donné et sa formalisation. Cette quatrième signification renvoie à la problématique de l’analyse. L’acte mental d’abstraction va consister à décomposer et à recomposer un système de données. L’abstraction prise en ce sens a une longue histoire dans la réflexion propre à la philosophie de la connaissance depuis le XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, Condillac s’est voulu le théoricien d’une conception purement analytique de l’abstraction. L’analyse serait l’acte de connaissance par excellence. Elle permettrait d’extraire du sensible des éléments de forme (de l’information), à partir desquels, par des abstractions successives de même type, se construiraient des étages de complexité, formés par des représentations et des ensembles cognitifs de plus en plus symboliques.

Dans ces quatre significations, l’abstraction est un travail formel, structurant le donné selon quatre opérations mentales bien distinctes: simplification, généralisation, sélection, schématisation. Celles-ci correspondent à quatre processus de cognition: idéation, conceptualisation, classification, modélisation.

abstraction [ apstraksjɔ̃ ] n. f.
• 1361 « séparation, isolement »; bas lat. abstractio
1Vx Action de séparer, d'isoler. Mod. FAIRE ABSTRACTION DE : écarter par la pensée, ne pas tenir compte de. ⇒ 1. écarter, négliger. « Le principe essentiel de la science, c'est de faire abstraction du surnaturel » (Renan). Abstraction faite de son âge, compte non tenu de.
2Philos. Fait de considérer à part un élément (qualité ou relation) d'une représentation ou d'une notion, en portant spécialement l'attention sur lui et en négligeant les autres. L'homme est capable d'abstraction et de généralisation. Pouvoir, faculté d'abstraction.
Une, des abstractions. Résultat de cette opération, qualité ou relation isolée par l'esprit. aussi notion. La couleur, la forme sont des abstractions.
3Cour. Une, des abstractions. Idée abstraite (opposé à représentation concrète, à réalité vécue). La vieillesse est encore pour elle une abstraction. « La guerre, cessant pour elle d'être une abstraction » (Martin du Gard). concept. « L'homme a une telle facilité à s'évader en des abstractions nobles et fausses » (Maurois). chimère, entité.
4(v. 1930) Technique artistique de l'art abstrait. Abstraction géométrique. Œuvre d'art réalisée selon cette technique. « mes marines, mes natures mortes, mes abstractions sur les thèmes bibliques » (J.-P. Amette).
⊗ CONTR. Réalité.

abstraction nom féminin (bas latin abstractio) Opération intellectuelle qui consiste à isoler par la pensée l'un des caractères de quelque chose et à le considérer indépendamment des autres caractères de l'objet. Résultat de cette opération ; vue de l'esprit (souvent péjoratif) : Il jongle avec les abstractions. Être ou chose purement imaginaire : Certaines souffrances ne sont que des abstractions pour qui ne les a pas éprouvées. L'art abstrait. Beaux-arts Synonyme de art abstrait et de non-figuration. ● abstraction (difficultés) nom féminin (bas latin abstractio) Sens Ne pas confondre faire abstraction et abstraire. 1. Faire abstraction de = ne pas faire entrer en ligne de compte dans un calcul, un raisonnement. Faire abstraction des inconvénients. 2. Abstraire = isoler par la pensée pour considérer à part. Abstraire un événement de son contexte. ● abstraction (expressions) nom féminin (bas latin abstractio) Abstraction faite de quelque chose, en n'en tenant pas compte. Faire abstraction de quelque chose, le laisser de côté, n'en tenir aucun compte. Définition par abstraction, procédure qui consiste à définir une notion non pas en elle-même, mais par le biais d'une relation d'équivalence où intervient cette notion. (On définit, par exemple, la notion de cardinal par abstraction en indiquant d'abord le sens de l'expression « l'ensemble M a même cardinal que l'ensemble N ».) ● abstraction (synonymes) nom féminin (bas latin abstractio) Résultat de cette opération ; vue de l'esprit (souvent péjoratif)
Synonymes :
- idée
Contraires :
- réalité
Être ou chose purement imaginaire
Synonymes :
- entité
Faire abstraction de quelque chose
Synonymes :
- écarter
Synonymes :
- Beaux-arts. art abstrait - Beaux-arts. non-figuration

abstraction
n. f.
d1./d Opération par laquelle l'esprit isole dans un objet une qualité particulière pour la considérer à part.
d2./d Idée abstraite. Raisonner sur des abstractions.
d3./d Faire abstraction de: ne pas tenir compte de.

⇒ABSTRACTION, subst. fém.
I.— Opération intellectuelle, spontanée ou systématique, qui consiste à abstraire :
1. Ce caractère mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où s'embarrasse le vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous les aspects et toutes les époques d'une civilisation.
M. BARRÈS, Un Homme libre, 1889, p. 182.
2. Quelque horreur que tu aies de la généralité, quelque indignation que je t'aie causée tout à l'heure en disant que le voyage en chemin de fer aidait à discerner les caractères généraux d'un pays, il faut que tu reconnaisses que toute description concrète, sensuelle, précise, repose sur une abstraction et une généralisation préalables. Car, par exemple, si tu as pu si merveilleusement évoquer la Touraine avec : tuiles d'un rose passé, détours, allées, pressoir, goût de raisin, c'est parce que ces détails représentent chacun un caractère général auparavant extrait, symbolisent une qualité partout constatée la même.
J. RIVIÈRE, ALAIN-FOURNIER, Correspondance, Lettre de J. R. à A.-F., sept. 1908, p. 32.
3. ... Renan est (...) un des philosophes qui ont le plus contribué à faire perdre à leur temps le sens de l'absolu et de l'universel. Métaphysicien, il méconnaît la valeur de l'abstraction, de l'idée, et abandonne la recherche des principes et des causes pour les conjectures d'une pseudo-science historique hasardeuse. Malgré tout son rationalisme, la raison lui est suspecte et la vérité qu'il poursuit n'est pas adéquate à l'objet que l'intelligence peut atteindre.
H. MASSIS, Jugements, t. 1, 1923, p. 9.
4. L'abstraction en géométrie n'est autre chose qu'une convention. C'est par convention qu'une ligne est sans épaisseur ni largeur, qu'un cercle est parfait; de même c'est par convention que l'espace est homogène, ou que l'on peut déplacer une figure sans la déformer.
R. RUYER, Esquisse d'une philosophie de la structure, 1930, p. 262.
5. C'est indépendamment de notre volonté que les idées en nous se forment et se développent. Pour elles s'établit une sorte de struggle for life de persistance de la plus apte, et certaines meurent d'épuisement. Les plus drues sont celles qui s'alimentent non point d'abstraction, mais de vie; ce sont celles aussi bien qui se laissent le plus malaisément formuler.
A. GIDE, Journal, 1942, p. 114.
6. Abstraction. C'est une simplification, en présence de l'objet concret infiniment complexe et perpétuellement changeant, simplification qui nous est imposée, soit par les nécessités de l'action, soit par les exigences de l'entendement, et qui consiste à considérer un élément de l'objet comme isolé, alors que rien n'est isolable, et comme constant alors que rien n'est au repos.
ALAIN, Définitions, [Les Arts et les dieux], Paris, Gallimard, 1961 [1951], p. 1028.
P. ext. Pouvoir, faculté d'abstraction; usage méthodique de ce pouvoir :
7. ... la perception, la rétention ou la contemplation et la mémoire, le discernement et la comparaison, la composition, l'abstraction, telles sont les facultés de l'entendement humain, car la volonté avec le plaisir et la douleur et les passions, que Locke donne pour des opérations de l'âme, forment un autre ordre de phénomènes.
V. COUSIN, Hist. de la philosophie du XVIIIe siècle, 1829, p. 135.
8. Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. — Eh bien, répondit Monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une bêtise, l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument, laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour l'apôtre à Dieu, pour l'athée au néant : la destinée, le bien et le mal, la guerre de l'être contre l'être, la conscience de l'homme, le somnanbulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, ...
V. HUGO, Les Misérables, t. 1, 1862, p. 76.
9. La conscience de l'homme, a-t-on dit, se distingue de celle de toutes les autres espèces animales par un pouvoir beaucoup plus grand de refléter des images de sentiments, de pensées, d'actes étrangers. Cela tient à un premier pouvoir, pouvoir d'abstraction qui a permis à l'homme de faire tenir en des signes extérieurs, formes sonores ou graphiques, dans les mots, des approximations des images qui se forment dans son cerveau.
J. DE GAULTIER, Le Bovarysme, 1902, p. 58.
Par restriction de sens, en insistant sur l'aspect négatif de l'abstraction (cf. ex. 1) :
Faire abstraction de qqc. Ne pas tenir compte de tel(s) élément(s) d'un ensemble, d'une situation, d'un obj., d'une pers., etc. :
10. Toutes les pêches n'ont pas exactement les mêmes couleurs, la même figure, la même grosseur, le même degré de maturité; elles diffèrent au moins par le lieu, par le temps où vous les voyez. Vous négligez ces différences, vous les écartez, ou, comme on dit, vous en faites abstraction; vous ne considérez ces dernières pêches que par ce qu'elles ont de commun avec la première que vous avez observée; vous prononcez que ce sont encore des pêches : et voilà que l'idée de pêche est devenue générale, et n'est plus composée que des caractères qui conviennent absolument à toutes les pêches. Cette opération s'appelle abstraire.
A.-L.-C. DESTUTT DE TRACY, Éléments d'idéologie, Idéologie proprement dite, 1801, p. 89.
11. La première fois que je vous vis, mes sens furent émus, et mon imagination s'alluma jusqu'au point de vous croire une perfection, je ne sais laquelle, mais enfin, imbu de cette idée, je fis abstraction de tout le reste, et ne vis en vous que cette seule chose.
H. DE BALZAC, Correspondance, t. 1, 1822.
12. Faire abstraction de... : abstraction négative consistant à ne considérer ou à ne pas faire entrer en ligne de compte certains éléments de l'objet dont il est question.
FOULQ.-ST-JEAN, 1962, p. 4.
Faire abstraction de qqn, (et plus partic.) de soi. Ne pas tenir compte de soi dans la vie, dans l'activité intellectuelle, etc. :
13. Il m'en coûte horriblement d'oser, d'espérer, de vouloir, de m'engager. J'aime à faire abstraction de moi et à m'annuler, pour annuler ma responsabilité et ma faculté de souffrance.
H.-F. AMIEL, Journal intime, 1866, p. 355.
14. « Mon ami, tout est là-dedans. Moi, je ne compte pas et je me moque de mon sort. Je m'efforce de m'oublier, de faire abstraction de moi. Je marche sur mon orgueil, sur ma dignité même. Et je lutte pour anéantir en moi cette grande soif d'aimer et d'être aimée, qui est l'instinct même de vie et de conservation de toutes les vraies femmes... »
C. FARRÈRE, L'Homme qui assassine, 1907, p. 271.
15. Il n'y a pas d'enquête possible sur la nature de ce qui est métaphysiquement premier. Impossibilité liée à la fois à l'essence même d'une enquête, et à l'esprit dans lequel elle est forcément menée. L'enquêteur fait abstraction de soi; il s'efface devant le résultat obtenu. Qu'est-ce que le résultat? C'est une réponse valable pour n'importe qui.
G. MARCEL, Journal métaphysique, 1922, p. 279.
II.— Résultat de l'action d'abstraire.
A.— [Au sing. ou au plur.] Idée ou représentation abstraite :
16. ... les métaphores ne sont pas moins nécessaires à la métaphysique que les abstractions. Ayez donc recours à l'abstraction, quand la métaphore vous manque, et à la métaphore, quand l'abstraction est en défaut. Saisissez l'évidence, et montrez-la comme vous pourrez : voilà tout l'art et toutes les règles.
J. JOUBERT, Pensées, t. 1, 1824, p. 320.
17. ... [l']âme [mystique de Baudelaire], quand elle croyait, ne se contentait pas d'une foi dans une idée. Elle voyait Dieu. Il était pour elle, non pas un mot, non pas un symbole, non pas une abstraction, mais un être, en la compagnie duquel l'âme vivait comme nous vivons avec un père qui nous aime, qui nous connaît, qui nous comprend.
P. BOURGET, Essais de psychologie contemporaine, 1883, p. 12.
18. En substituant progressivement aux expériences sensibles particulières des abstractions généralisées, on a permis le développement de l'intelligence humaine et son dépassement du stade animal.
R. HUYGHE, Dialogue avec le visible, 1955, p. 58.
Rem. D'ext. d'emploi de ce dernier type dérivent les emplois du mot pour qualifier les arts dits abstraits. Cf. inf. II B.
PHILOS. [Surtout au plur.] Les universaux :
19. À la vérité, nous avons besoin du général et du particulier, de l'être humain et de l'individu. La réalité du général, des universaux, est indispensable à la construction de la science, car notre esprit ne se meut aisément que parmi les abstractions. Pour le savant moderne, comme pour Platon, les idées sont la seule réalité. Cette réalité abstraite nous donne la connaissance du concret. Le général nous fait saisir le particulier. Grâce aux abstractions créées par les sciences de l'être humain, l'individu peut être habillé de schémas commodes qui, sans être faits à sa mesure, s'appliquent cependant à lui et nous aident à le comprendre.
A. CARREL, L'Homme, cet inconnu, 1935, p. 283.
20. Les malades ne sont pas des entités. Nous observons des gens atteints de pneumonie, de syphilis, de diabète, de fièvre typhoïde, etc. Nous construisons ensuite dans notre esprit des universaux, des abstractions que nous appelons maladies.
A. CARREL, L'Homme, cet inconnu, 1935 p. 297.
21. ... Cette conviction fit alors le succès de la philosophie nominaliste, qui dénonçait dans les idées générales, dans les abstractions, un artifice de la pensée; elle n'y voyait rien de plus consistant que les mots les désignant, un bruit de paroles, « flatus vocis ».
R. HUYGUE, Dialogue avec le visible, 1955, p. 134.
[Souvent avec un adj. épithète comme vide, vain, pur] Péj. Idée ou représentation de la réalité, à la limite sans correspondance avec l'obj. :
22. — Eh! donc, cher mandarin, la stupidité d'un peuple vous réjouit?
— Fort, dit-il.
— Nous ne sommes point de cet avis, lui dis-je, et nous aimons à sacrifier nos libertés individuelles à la liberté générale.
— La liberté générale! répartit-il (il faillit rire) voilà un mot, une abstraction, un être insaisissable, un filament de la bonne vierge qui traverse les airs! Pououh!
A. DE MUSSET, Le Temps, 1831, p. 90.
23. Toutes les beautés contiennent, comme tous les phénomènes possibles, quelque chose d'éternel et quelque chose de transitoire, — d'absolu et de particulier. La beauté absolue et éternelle n'existe pas, ou plutôt elle n'est qu'une abstraction écrémée à la surface générale des beautés diverses. L'élément particulier de chaque beauté vient des passions, et comme nous avons nos passions particulières, nous avons notre beauté.
Ch. BAUDELAIRE, Salon de 1846, 1846, p. 195.
24. ... Pourquoi donc le monde entier est-il ainsi soulevé contre vous? Tous les autres docteurs ensemble ne me donnent pas autant de souci que vous.
PROSPERO
C'est qu'ils travaillent sur des abstractions vides, et moi, je travaille sur des réalités. Je n'étudie que des faits, et j'en tire des manipulations, des pratiques, et c'est ainsi que j'ai pu ajouter un ordre d'opérations à celles de l'antiquité. La nature ne distille pas; moi, je distille. D'autres feront bien plus après moi.
E. RENAN, Drames philosophiques, L'Eau de jouvence, 1888, V, 3, p. 506.
25. Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n'existe pas? Peu de chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient d'êtres et d'images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres naturelles.
P. VALÉRY, Variété 2, 1929, p. 235.
26. Car cet amour ou cette tendresse que les mois de peste avaient réduits à l'abstraction, Rambert attendait dans un tremblement, de les confronter avec l'être de chair qui en avait été le support.
A. CAMUS, La Peste, 1947, p. 1460.
B.— [Au sing.] Ensemble de ce qui est abstrait; caractère de ce qui est abstrait, notamment dans les arts (cf. abstrait) :
27. On aurait tort de vouloir ainsi distinguer entre Stravinsky et Schonberg deux tendances exclusives, l'une qui irait vers la concrétisation, l'autre vers l'abstraction de la musique. Il faut aussitôt compléter ce que nous venons d'avancer par l'aspect opposé. Le monde de Stravinsky se préoccupe en effet d'abstraction, tandis que celui de Schonberg, de gré ou de force, pose, ou tout au moins suppose un contexte concret.
P. SCHAEFFER, À la recherche d'une musique concrète, 1952, p. 129.
28. Et quand tu crois que je sacrifie (...) la vie à une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je subordonne à la réalité, ...
A. FRANCE, Monsieur Bergeret à Paris, 1901, p. 255.
29. Quelle prodigieuse précipitation de notre littérature vers l'artificiel! Je voudrais voir les lecteurs du Progrès civique et M. Clément Vautel devant le monologue d'Émilie qui ouvre la pièce :
Impatients désirs d'une illustre vengeance
Dont la mort de mon père a formé la naissance,
Enfants impétueux de mon ressentiment,
Que ma douleur séduite embrasse aveuglément...
L'abstraction, la préciosité, la soufflure, l'antiréalisme (pour ne point dire : le factice) ne sauraient être poussés plus loin.
A. GIDE, Voyage au Congo, 1927, p. 820.
30. Abstraction :le premier esthéticien qui ait systématiquement appliqué ce concept à l'étude de l'art est sans doute, en 1908, Worringer, bien que dans Abstraktion und Einfühlung le mot ne désigne encore qu'une tendance de l'art ou plutôt une attitude de l'artiste, celle qui consiste à tenir la nature à distance, en la maîtrisant par des signes, au lieu de se laisser investir et maîtriser par elle.
M. DUFRENNE, Art abstrait, Paris, Encyclopaedia Universalis, t. 1, 1968, p. 45.
31. Dès 1911, Vassili Kandinski fonde le groupe du Cavalier bleu (Der Blaue Reiter) et publie Du Spirituel dans l'art, où il énonce les principes de l'expressionnisme allemand, applicables à la peinture, à la musique et au drame qu'il suivit dans ses aquarelles abstraites, les premières du genre... En Russie également, à partir de 1907, divers groupes de jeunes artistes se détournèrent du naturalisme. Ils étudièrent l'art français et les icônes russes, qui les intéressaient par leur tendance à l'abstraction... Leur principale tendance allait vers la pure abstraction mathématique, l'« expression de la non-objectivité ».
Hist. du développement culturel et scientifique de l'humanité, Paris, R. Laffont, t. 6, 1968, p. 1166-1167.
Rem. Dans l'ex. 28, abstraction relève successivement de A et de B.
III.— [En parlant d'une pers.] État d'un homme ou d'un mode de vie isolé de l'environnement.
A.— [Au sing.] Vieilli, péj. ,,État d'un homme qui s'éloigne de la société de nos semblables et se plonge dans une solitude absolue.`` (BESCH. 1845); état de rêverie prolongée et plus ou moins pathologique :
32. L'espèce d'abstraction où vivait Gilliatt s'augmentait de la matérialité même de ses occupations. La réalité à haute dose effare. Le labeur corporel avec ses détails sans nombre n'ôtait rien à la stupeur de se trouver là et de faire ce qu'il faisait. Ordinairement la lassitude matérielle est un fil qui tire à terre; mais la singularité même de la besogne entreprise par Gilliatt le maintenait dans une sorte de région idéale et crépusculaire.
V. HUGO, Les Travailleurs de la mer, 1866, p. 274.
33. Le voilà de nouveau dans ses abstractions.
LITTRÉ.
34. Il traînait ses vieilles pantoufles avec un petit bruit régulier et agaçant, s'enfonçait dans l'ombre, revenait vers la lumière, les mains derrière le dos, la tête basse, les yeux à terre, murmurant, s'exclamant, agitant la tête, inconscient de ceux qui l'entouraient. Il calculait, supputait. Douze séances à cent francs et la guérison était au bout peut-être. Ce bromure, ces médicaments, ça ne valait pas les séances de massage électrique. À moins que les deux traitements ensemble... Un mieux en trois séances. Un mieux! Voir un peu, sortir du néant! Il en éprouvait un choc dans la poitrine, de penser à ces choses. Il s'arrêta, affirma tout haut, dans son abstraction :
— Il me faut ces douze séances...
Une espèce d'écho nasillard lui avait répondu. Il retomba dans la réalité, se rendit compte que le petit Georges était en train de se moquer de lui.
M. VAN DER MEERSCH, L'Invasion 14, 1935, p. 213.
[Au plur.] Vieilli. ,,Absences d'esprit : avoir des abstractions.`` (Besch. 1845).
B.— Néol. État d'un homme ou d'un mode de vie isolé, réellement ou par la pensée, de son entourage :
35. ... regarder la coupole semble un moment devoir devenir l'expression pour peindre l'abstraction d'un académicien d'une séance de l'Académie, la dissimulation de ses sensations, de ses impressions, quand un ennemi parle.
E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1887, p. 661.
36. 8 heures du matin. Je suis seul sous ma tente. Le camp, dans un repli de la grande plaine de Toulouse. Après la pluie de cette nuit, vent violent dans les peupliers et sur les toiles tendues. L'isolement, l'abstraction soudaine de cette vie me satisfait.
J. RIVIÈRE, ALAIN-FOURNIER, Correspondance, Lettre de A.-F. à J. R., juill. 1909, p. 145.
37. Tout être humain est un obstacle pour qui tend à Dieu. Les mouvements que Dieu me fait la grâce de mettre en moi, je ne puis les percevoir que dans une abstraction complète. Comme ceux qui écoutent la musique les yeux fermés. Ce qu'il me faudrait, ce sont des journées vides, si vides.... Tout ce qui y entrerait, et l'amitié même, et l'affection surtout, n'y entrerait que pour les troubler.
H. DE MONTHERLANT, Le Maître de Santiago, 1947, II, 1, p. 623.
Rem. Quelques syntagmes de la lang. philos. : abstraction simple, - constructive, - empirique (ou simple), - simplifiante, - réfléchissante (ou constructive), - réfléchissante de l'expérience logicomathématique, - et conscience, - à partir des coordinations internes (héréditaires), - opération inverse de la multiplication logique, - et symbolisme, - des qualités, - propre aux formes successives (historiques et psychogénétiques) de la causalité (relevées par A.-M. BATTRO 1966, p. 1-3).
Prononc. ET ORTH. — 1. Forme phon. :[]. Enq. ://. 2. Hist. — Dès son entrée dans la lang. au XIIIe s., forme graph. mod. (cf. étymol. 1). Au XIVe s. (1370, cf. étymol. 2), la graph. sav. du suff. lat. -tio est concurrencée par la forme reflétant la prononc. -cion (pour ce phénomène, du XIIIe s. à la fin du XIVe s., cf. aussi -tion). A partir du XVIe s., abstraction l'emporte (cf. étymol. et hist.). — Rem. Labstraction (HUG.), phénomène d'agglutination fréquent en m. fr. (cf. BOURG.-BOURC. 1967, § 184).
Étymol. — Corresp. rom. : prov. abstraccio; ital. astrazione; esp. abstracción; cat. abstracció; port. .
1. XIIIe s. « action d'extraire (un corps étranger d'une blessure) » terme de chir. (BRUN DE LONG BORC, Cyrurgie, ms. de Salis, fol. 25 a ds GDF. : et puis recommenceras l'abstraction de la saiete); 2. 1370 « opération de l'esprit qui consiste à isoler un élément d'un tout pour y concentrer son observation » terme philos. (ORESME, Éthiques d'Aristote éd. Menut, VI, 10, p. 347 : la cause est pour ce que les choses de mathématiques sont cogneües par abstraccion, ymaginacion et phantaisie; mais des autres sciences ... aucuns principes sont sceus par experience); 3. 1510-12 « action d'enlever (une femme) » (LEMAIRE DE BELGES, Illustr. II, 15 ds HUG. : Achilles tenant a grand injure l'abstraction de sa concubine Briseis).
Empr. au b. lat. abstractio dep. IVe s. au sens 3 (DICTYOS cretensis, Ephem. belli. Troiani 1, 4 ds TLL s.v. :abstractio conjugis [i. raptus]); dep. 447 comme terme méd. (CASSIUS FELIX, De medicina, 36 ibid. :ne abstractione violenti emeatus emorroidis sequatur); terme philos. dep. Boèce au sens de « opération de l'esprit qui consiste à isoler un élément d'un tout pour y concentrer son observation » (Analytic. poster. Aristotelis versio lat., 1, 4 ibid. :quae ex abstractione dicuntur, est per inductionem nota facere; cf. ALBERT LE GRAND, Comment. in Dionys. Areopagitae « De caelesti hierarchia », 12, 1 ds Mittellat. W. s.v., 60, 65 : secundum philosphi probationem... in rebus non sunt nisi tres gradus abstractionis et concretionis, scilicet coniuncta materiae secundum esse et secundum rationem, ut naturalia, separata secundum rationem tantum, ut mathematicalia, et separata per esse et rationem, ut metaphysicalia).
HIST. — Ainsi que pour abstraire (cf. hist. s.v.), disparition rapide du sens I phys. et développement de 3 sens fig., intellectuels.
I.— Le sens premier et sa disparition. — « Action d'extraire », n'apparaît dès les orig. que dans les emplois partic. : A.— « action d'extraire » (un corps étranger d'une blessure), XIIIe s. cf. étymol. 1. B.— « action d'enlever » (une femme), XVIe s., cf. étymol. 3 et aussi : Taking away by violence — rapt, abstraction. (PALSGRAVE, Esclairc., 1531, p. 279 ds GDF.). Il s'agit sans doute d'un latinisme. C.— « action de s'isoler du monde, solitude », XVIe s. : En abstraction demeure tristesse. (LEF. D'ÉTAPLES, Bible, Ecclés. 38 ds DG). D.— abstraction « opération chymique » (cf. Encyclop. t. 1 1751, III, table 1).
II.— Hist. des sens fig. attestés apr. 1789. — A.— Sém. sens I « opération mentale » (cf. déf. d'Alain ds sém. ex. 6). Grande stab. de ce sens dep. ses orig. (1370, cf. étymol. 2) : Séparation qui se fait par le moien de l'esprit. (RICH. 1680). Détachement qui se fait par la pensée de tous les accidents ou circonstances qui peuvent accompagner un être, pour le considérer mieux en lui-même. (FUR. 1690). — Rem. 1. Trév. 1771 distingue, d'apr. l'Abbé Girard, abstraction/précision :La précision a plus de rapport [tout en les considérant à part] aux choses (...) qu'on peut (...) concevoir être l'une sans l'autre (...), l'abstraction regarde plus particulièrement les choses qu'on ne sauroit concevoir être l'une sans l'autre. 2. Faire abstraction de (cf. sém. I par restriction), ext. à de nombreux domaines du sens I. Permanence de cette tournure apparue au XVIIe s. : a) XVIIe s. : En faisant abstraction de tout sens. (PASCAL, Provinciales, 1656, I. ds LITTRÉ). b) XVIIIe s. : De quelque manière que l'on considère cette République, abstraction faite de sa grandeur. (J.-J. ROUSSEAU, Contrat social, IV, 1762, 3 ds LITTRÉ). La synon. de cette loc. et du verbe abstraire, sans doute due à des raisons d'euphonie (cf. abstraire, hist. II, rem.), est dénoncée tardivement par LITTRÉ, qui s'efforce de distinguer les 2 termes : Faire abstraction, c'est ne pas tenir compte de. Abstraire, c'est exécuter l'opération intellectuelle par laquelle on isole, dans un objet, un caractère. B.— Sém. sens II « résultat de l'action d'abstraire ». Apparaît au XVIIe s. et subsiste : XVIIe s. : [Il] est dans des abstractions continuelles. (Ac. 1694). XVIIIe s. : L'étendue est l'abstraction de l'étendu. (LEIBNIZ, Nouv. essais, II, 13 ds DG). XIXe s. : Humanité, raison, vertu, savoir, blancheur (...) sont des abstractions. (Ac. 1835). XXe s. : grande vitalité (cf. sém.). — Rem. 1. Au XIXe s., synon. très vague universaux/ abstractions (cf. sém. II A philos.). 2. Sém. sens II A péj., nuance péj., vivante dès le XVIIe s. : Pour les abstractions, j'aime le platonisme. (MOLIÈRE, Les Femmes sav., III, 2 ds DG). Grande vitalité aux XIXe et XXe s. (cf. sém.). C.— Sém. sens III « état mental » (cf. sém. III A). Ac. 1694 est le 1er et le seul à le mentionner jusqu'en 1752, où il est aussi relevé par Trév. : on dit aussi qu'Un homme est dans des abstractions continuelles, pour dire qu'Il resve continuellement, qu'il est appliqué à toute autre chose, qu'à celles dont on parle. (Ac. 1694). Ce sens est alors voisin de « distraction ». — Rem. Cet ex. de l'Ac. 1694 montre bien par son ambivalence la filiation du sens II au sens III (au sens II les abstractions sont dissociées de l'esprit qui les produit; au sens III cette dissociation n'est plus faite). Ce sens se nuance diversement à l'époque mod., au point qu'il faut se demander s'il n'y a pas plutôt recréation que continuité (cf. sém.).
STAT. — Fréq. abs. litt. :1 384. Fréq. rel. litt. :XIXe s. : a) 1 813, b) 1 579; XXe s. : a) 1 519, b) 2 578.
BBG. — BATTRO 1966. — BOUILLET 1859. — DAGN. 1965. — FOULQ.-ST-JEAN 1962. — FRANCK 1875. — GOBLOT 1920. — Gramm. t. 1 1789. — LAFON 1963. — LAL. 1968. — LITTRÉ-ROBIN 1865. — MIQ. 1967. — MOOR 1966. — ROS.-IOUD. 1955. — Théol. cath. Table 1929.

abstraction [apstʀaksjɔ̃] n. f.
ÉTYM. 1370; XIIIe, « action d'extraire (un corps d'une blessure) »; bas lat. abstractio, de abstractus. → Abstrait.
1 Philos. || L'abstraction : faculté de l'intelligence, opération de l'esprit qui sépare, isole, pour le considérer indépendamment, un élément (qualité, relation), de l'objet auquel il est uni, et qui ne se présente pas séparément dans la réalité. || L'homme est capable d'abstraction et de généralisation. || Pouvoir, faculté d'abstraction.
1 Toutes les idées sur lesquelles reposent les sciences : les idées de nombre, d'étendue, de force, d'énergie, de rapport, ne seraient jamais devenues des idées claires sans l'abstraction.
P. F. Thomas, Cours de philosophie, p. 186, in T. L. F.
2 L'abstraction proprement dite est inséparable de la généralisation.
Cuvillier, Petit voc. de la langue philosophique.
3 L'abstraction isole par la pensée ce qui ne peut être isolé dans la représentation. La dissection d'un organe ou même la représentation intellectuelle d'un organe isolé n'est pas une abstraction. L'abstraction diffère de l'analyse en ce que celle-ci considère également tous les éléments de la représentation analysée.
Lalande, Voc. de la philosophie, art. Abstraction.
Rare. Cette faculté, chez une personne.
4 (…) l'abstraction impitoyable (chez Robespierre) d'un homme qui ne veut plus être homme, mais un principe vivant.
Michelet, Hist. de la Révolution franç., p. 219.
2 (XVIIe). Une, des abstractions. Résultat de cette opération, qualité ou relation isolée par l'esprit. aussi Notion. || La forme, le volume, la couleur sont des abstractions.
5 L'idée sans le mot serait une abstraction; le mot sans l'idée serait un bruit; leur jonction est leur vie.
Hugo, Post-Scriptum de ma vie, p. 11.
3 Cour. (Une, des abstractions). Idée abstraite (opposé à représentation concrète, à réalité vécue). Idée, concept.Péj. Idée faussement prise pour la réalité. Chimère, entité; et aussi allégorie, symbole; chimère. || Ce ne sont que des mots, des abstractions !
6 Voilà trois mois que je lis exclusivement de la métaphysique ! Après tant d'abstractions, vous pouvez penser s'il m'a été doux de me désaltérer dans le réel.
Flaubert, Correspondance, p. 327, in T. L. F.
7 (…) la dialectique religieuse m'occupait déjà tout entier. Le flot d'abstractions qui me montait à la tête m'étourdissait et me rendait, pour tout le reste, absent et distrait.
Renan, Souvenirs d'enfance…, VI, II, Œ. compl., t. II, p. 780.
8 L'homme a une telle facilité à s'évader en des abstractions nobles et fausses, qu'il est sain de lui replonger de temps à autre le nez dans son ordure.
A. Maurois, Études littéraires, t. II, p. 191.
9 Évidemment, c'était la première fois, ce soir, que la guerre, cessant pour elle d'être une abstraction, s'imposait à son imagination avec un tel relief, dans sa réalité sanglante.
Martin du Gard, les Thibault, t. V.
4 Vx. Action de séparer, d'isoler. — ☑ Loc. mod. (XVIIe). Faire abstraction de… : écarter par la pensée, ne pas tenir compte de… Écarter, exclure, négliger.
9.1 (…) dans une chose totalement indifférente, nous devons, si nous sommes sages et maîtres de la chose, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous est profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l'adversaire (…)
Sade, Justine…, t. I, p. 49.
10 Le principe essentiel de la science, en effet, c'est de faire abstraction du surnaturel.
Renan, Questions contemporaines, V, Œ. compl., t. I, p. 161.
Abstraction de… : en faisant abstraction de… || Abstraction faite.
11 Abstraction de toute lourdeur de toute longueur de toute géométrie de toute architecture abstraction faite : vitesse.
Henri Michaux, Face aux verrous, p. 14.
Faire abstraction de soi (plus généralt, de qqn) : ne pas tenir compte de soi (de qqn), dans la vie.
5 (XXe; probablt de l'all. Abstraktion, 1908, Wörringer, dans ce sens). Technique artistique qui aboutit à un objet d'art ne correspondant pas à des éléments reconnaissables. || « Esthétique de l'abstraction » (Ch.-P. Bru). || Abstraction géométrique, lyrique, tachiste.Syn. : art abstrait.Opposé à figuration, représentation.
6 Vx ou littér. État d'une personne qui s'abstrait, s'isole. || Vivre dans une sorte d'abstraction. || Sortir de son abstraction, de ses abstractions.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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